L’INCONNUE DE L’HISTOIRE : LA LENTE RECONNAISSANCE DU CORPS FÉMININ
Le XIXe siècle : Le corps sous tutelle et l'éveil des pionnières
Le 19ème siècle est une période de contrastes violents : c’est à la fois le siècle d’une domination masculine institutionnalisée et celui des premières grandes révoltes féministes.
Le Code Napoleon (1804) : C’est un recul majeur pour les droits des femmes en France.
Minorité perpétuelle : La femme passe de la tutelle de son père à celle de son mari. Elle n’a aucun droit sur ses biens, ni sur son propre corps.
Le devoir conjugal : Le corps de la femme est légalement à la disposition de son époux, la notion de consentement au sein du mariage n’existe pas juridiquement.
La médicalisation radicale : C’est le siècle ou les hommes médecins prennent définitivement le contrôle total sur la santé des femmes, reléguant les sages-femmes au second plan.
L’hystérie : On invente des maladies mentales pour expliquer les émotions ou les désirs des femmes. Le corps féminin est vu comme “pathologique” par nature.
Les premières brèches : Vers la fin du siècle, le verrou commence à sauter.
Madeleine Brès : En 1875, elle devient la première femme française à obtenir son diplôme de médecin. Elle doit se battre contre tous pour prouver qu’une femme peut comprendre la science.
Hubertine Auclert et les suffragettes : Elles commencent à réclamer le droit de vote, comprenant que pour contrôler leur corps, elles doivent d’abord contrôler les lois.
Madeleine Brès
Hubertine Auclert
Les suffragettes
La colonisation : une double emprise sur le corps
Pendant que l’Europe théorise la “nature fragile” des femmes, la colonisation exporte ces modèles à travers le monde, imposant une domination à la fois systémique et de genre. Le corps des femmes colonisées devient alors un territoire de conquête et d’expérimentation.
Le choc des savoirs médicaux : Les savoirs ancestraux des guérisseuses et des sages-femmes traditionnelles (en Afrique, aux Amériques ou en Asie) sont systématiquement dénigrés. La médecine coloniale, masculine et européenne, les qualifie de “superstitions” pour imposer son propre contrôle médical.
Le corps comme sujet d’étude : Les femmes colonisées ont subi une médecine sans consentement. Des pratiques chirurgicales ou des recherches gynécologiques ont parfois été testées sur elles avant d’être “validées” pour les femmes européenne.
L’imposition du Code Napoléon : En exportant leurs lois, les puissances coloniales ont souvent brisé des structures sociales locales où les femmes avaient parfois plus d’autonomie sur leurs biens et leur santé qu’en Europe.
Hygiéniste et contrôle social : La médecine devient un outil de “civilisation”. On cherche à contrôler la natalité et l’hygiène des populations locales, non pas toujours pour le bien être des femmes, mais pour assurer la productivité des colonies.
La colonisation n'a pas seulement été une conquête de terres, ce fut aussi une tentative de domestication des corps. Pour les femmes colonisées, la lutte pour la réappropriation du corps est double : elle est un combat pour la liberté de femme, mais aussi un combat pour la dignité de leur culture et de leur identité.
Les femmes de l'Ombre : Quand la médecine s'écrivait sur les corps opprimés
Pendant que la médecine moderne se structure, elle utilise les corps des femmes esclaves comme de simple outils de recherche, sans jamais solliciter leur consentement. Ces femmes sont aujourd’hui appelées les “Mères de la gynécologie”, car c’est sur leur souffrance que reposent les techniques actuelles.
James Marion Sims et les esclaves d’Alabama (1845 - 1849) : Aux États-Unis, la chirurgie gynécologique s’est perfectionnée sur des femmes noires esclavisées.
La torture au nom du progrès : Des femmes comme Anarcha Westcott ont subi plus de 30 opérations expérimentales sans aucune anesthésie. Le chirurgien Sims prétendait faussement que les femmes noires ressentaient moins la douleur, une croyance raciste qui a servi à justifier ces actes barbares.
Le paradoxe de la validation : Une fois les techniques chirurgicales maîtrisées sur ces “corps tests”, elles ont été appliquées aux femmes blanches en Europe et en Amérique, mais avec tout le confort médical et les antidouleurs nécessaires.
Anarcha Westcott
Porto Rico : Le laboratoire de la pilule (1903) : Avant d’être proposée aux femmes américaines, la première pilule contraceptive (Enovid) a été testée sur des Porto-ricaines pauvres vivant dans des cités ouvrières.
Les doses d’hormones étaient massivement trop élevées. Les femmes qui se plaignaient d’effets secondaires graves étaient ignorées par les chercheurs qui considéraient leurs souffrances comme sans importance face aux enjeux de la recherche.
La stérilisation contrainte : Dans de nombreuses colonies, la santé a été utilisée comme une arme de contrôle démographique.
Des milliers de femmes ont subi des stérilisations définitives (ligature des trompes) sans le savoir ou sous la menace de perdre leur droit sociaux. On ne soignait pas les femmes, on cherchait à limiter la population “indésirable”.
Le corps semi-libéré : De la pilule aux bancs de la faculté
Le 20e siècle marque une rupture radicale : le corps féminin devient un espace de liberté et de choix.
La contraception : Avec l’arrivée de la pilule (suite à la loi Neuwirth en 1967), la biologie cesse d’être une fatalité. En dissociant sexualité de procréation, les femmes reprennent le pouvoir sur leur horloge biologique.
L’IVG : Le droit à l’intégrité. Le combat pour l’avortement légal (porté en France par Simone Veil en 1975) marque l’ultime de la réappropriation du corps. C’est la fin des avortements clandestins et le passage d’une souffrance subie à un droit fondamental à l’autonomie.
L’assaut des facultés : Le savoir comme arme. Les femmes investissent massivement les études de médecin et de pharmacie. Elles passent du statut de patientes observées à celui d’expertes qui soignent.
Le XXIe siècle : Sanctuariser le corps et protéger l’avenir
La fin du silence médical : Des pathologies longtemps ignorées ou minimisées, comme l’endométriose, deviennent des enjeux de santé publique majeurs grâce à la mobilisation des patientes et des professionnelles de santé.
La santé numérique et connectée : L’essor de la “FemTech” permet aux femmes de mieux comprendre leur cycle et leur fertilité grâce aux données, transformant la patiente en une véritable actrice de son propre parcours de soins.
La reconstruction des biais de genre : La recherche médicale prend enfin en compte les spécificités biologiques féminines (symptômes de l’infarctus, réactions aux médicaments), corrigeant une médecine historiquement calquée sur un modèle masculin.
Le combat pour le respect et l’éthique : Les mouvements contre les violences obstétricales et gynécologiques replacent le consentement et le respect de l’intégrité au coeur de la consultation médicale.
La constitution comme bouclier : En 2024, la France marque l’histoire en inscrivant la “liberté garantie” d’accès à l’IVG dans sa Constitution, sanctuarisant ce droit pour le protéger des futurs revirement politiques.
La contraception d’urgence pour toutes : L’accès à la contraception d’urgence devient gratuit et sans ordonnance pour toutes les femmes, brisant les barrières financières et sociales pour garantir une autonomie réelle en toute circonstance.
8 mars, journée internationale du droit des femmes
Le XIXe siècle nous rappelle cruellement que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis, ils restent un équilibre fragile qui exige un combat et une vigilance de chaque génération face aux régressions possibles.