Les médicaments contre la douleur ont-il un genre ?
Le corps féminin À la Préhistoire : Puissance sacrée
La femme “Source de Vie” : Le culte de la fécondité
Pour l’homme préhistorique, le corps féminin est un mystère sacré. La capacité de donner la vie est perçue comme une force surnaturelle.
Les Vénus paléolithiques : Les statuette (comme celle de Willendorf) aux formes généreuses ne sont pas que de l’art, elles témoignent d’une obsession pour la fertilité.
La protection rituelle : La santé du corps féminin est liée à des rituels de protection visant à assurer la pérennité du clan.
Une pharmacopée naturelle intuitive
Bien avant les apothicaires, les femmes du Paléolithique et du Néolithique utilisaient leur environnement :
L’usage des plantes : L’analyse du tartre dentaire de squelettes féminins à révélé l’ingestion de plantes médicinales (comme l’Achillée millefeuille ou la camomille). Ces plantes étaient probablement utilisées pour apaiser les douleurs liées au cycle menstruel ou à la digestion.
Les soins par l’argile : On suppose l’utilisation de terres et de boues pour soigner les infections cutanées ou protéger le corps des insectes et du froid.
L’accouchement : Un risque permanent
L’ostéologie (l’étude des os) nous montre que l’accouchement était le danger principal pour le corps féminin.
Le passage pelvien : Avec l’adoption de la bipédie (marche debout), le bassin s’est rétréci alors que le cerveau des bébés grossissait.
Solidarités féminine : On estime que l’assistance à l’accouchement est l’un des premiers actes médicaux de l’humanité. Les femmes plus âgées, par leur expérience, “médicalisaient” déjà le corps de la femme par des postures et massages.
A la Préhistoire, le corps féminin n’est pas “inférieur”. Il est central. La santé des femmes est la priorité absolue du groupe, car d’elle dépend la survie de tous. C’est une ère de “médecine de la survie” où le corps est perçu comme une extension de la nature.
Statuette de Willendorf
L'Antiquité : Le corps féminin sous le regard des premiers savants
L’invention de l’Écriture : L’antiquité commence vers 3000 av J.-C. en Mésopotamie et en Égypte. C’est la fin des transmissions uniquement orale. On commence à graver des remèdes et des observations médicales sur des tablettes d’argile ou des papyrus.
L’Égypte Ancienne : C’est sans doute l’une des périodes les moins sombres pour le corps des femmes.
Les femmes médecins : Des femmes comme Peseshet exercent la médecine. Elles ne sont pas seulement sage-femmes, elles dirigent des équipes de soignants.
Savoir gynécologique : Le Papyrus d’Ebers ou celui de Kahum détaillent des tests de grossesse (basés sur la germination de l’orge et de l’amidon) et des méthodes contraceptives déjà très élaborées.
La Grèce Antique : C’est ici que les choses se compliquent. Avec de grands penseurs comme Hippocrate ou Aristote, le corps de la femme est théorisé par les hommes.
L’utérus errant : On imagine que l’utérus est indépendant et que celui-ci voyage dans le corps de la femme et cause des maladies s’il n’est pas “nourri” par le mariage. C’est l’ancêtre du concept d’hystérie (qui vient du mot utérus).
Le corps “incomplet” : Aristote définit la femme comme un “mâle imparfait”. le sexe féminin était génétiquement inférieur au sexe masculin en raison d'un développement embryonnaire imparfait et inachevé.
La Rome Antique : Rome hérite des théories grecques mais apporte une organisation plus stricte.
Soranus d’Éphèse : Il écrit le premier grand traité de gynécologie. Bien qu’homme, il valorise énormément le métier de sage-femme, exigeant qu’elles soient instruites.
L’aspect juridique : La femme romaine gagner en influence sociale, mais son corps reste légalement lié à la lignée (le Pater Familias). Sa fonction première reste de donner des citoyens à Rome.
Femme médecin dans l’Égypte ancienne
Hippocrate
Soranus d’Éphèse, Position de l’embryon dans l’utérus
L’Antiquité est le moment où l’on passe du sacré au biologique (le corps devient un objet d’étude médicale). Malheureusement, c’est aussi là que s’installent les préjugés sur les femmes qui continuent de durer aujourd’hui.
La criminalisation du savoir féminin
L’histoire des sorcières au Moyen-âge est souvent entourée de mythes. Contrairement aux idées reçues, la grande période de bûchers n’est pas le moyen-Âge, mais la Renaissance (XVIe et XVIIe siècles).
Des guérisseuses avant tout :
Au Moyen-Âge, la “sorcière” est souvent la guérisseuse du village. En l’absence de médecins (réservés aux élites urbaine), ces femmes détiennent le savoir empirique :
Phytothérapie : Elles connaissent les plantes pour soulager la douleur, aider à l’accouchement ou soigner les infections.
L’obstétrique : Elles dont office de sages-femmes, transmettent oralement des secrets sur la santé reproductive
Le basculement vers l’hérésie :
Pendant une grande partie du Moyen-Âge, l’Église considère la sorcellerie comme une simple superstition sans réalité physique. Le tournant s’opère vers la fin de la période (XIVe - XVe siècle) :
Le monopole masculin : Avec la création des universités, la médecine devient une profession institutionnalisée interdite aux femmes. La guérisseuse, qui exerce sans diplôme, devient une rivale illégitime.
La diabolisation : Les savoirs féminins sur le corps et la procréation commencent à être perçus comme suspects. On transforme la “sage-femme” en “sorcière” ayant fait un pacte avec le diable.
La transition vers la Grande Chasse :
C’est à la toute fin du Moyen-Âge, en 1486, qu’est publié le Malleus Maleficarum (Le Marteau des sorcières). Ce manuel de l’inquisition définit la sorcellerie comme un crime spécifiquement féminin, ouvrant la voie aux persécutions massives de l’époque moderne.
Renaissance et lumière : Le corps sous la loupe des savants
Après le Moyen Âge, l’Europe change de regard. On veut comprendre comment fonctionne la “machine” humaine. C’est le début de la science moderne, mais pour les femmes, c’est une période de contrastes.
Leçon d’anatomie du Dr Tulp
On ouvre les corps (L’Anatomie) : C’est 'l’époque des grands dessinateurs et des premiers chirurgiens qui étudient les cadavres pour comprendre les organes.
Le modèle unique : Le problème, c’est que les savants prennent souvent le corps de l’homme comme “le modèle de base”.
Une copie “différente” : On dessine le corps féminin en pensant que c’est exactement comme un homme, mais avec les organes sexuels à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur. On a encore du mal à voir la femme comme un corps ayant son propre fonctionnement.
Madame Angelique de Coudray
La fin des “sorcières” et le début des médecins : C’est un tournant important pour la santé.
La chasse aux savoirs : Les femmes qui soignaient avec les plantes dans les villages sont de plus en plus surveillées. On commence à dire que seuls ceux qui ont faire de longues études (les hommes) ont le droit de soigner.
L’apothicaire remplace la cueilleuse : La pharmacie devient une boutique officielle. On y trouve des remèdes plus complexes, mais les femmes perdent un peu ce lien direct qu’elles avaient avec la nature et les “simples” (les herbes médicinales).
La naissance de l’obstétrique : C’est à cette période que les hommes médecins commencent à s’intéresser de près à l’accouchement, qui était avec une affaire 100% féminine. Les sages-femmes luttent pour protéger leur savoir millénaire face à des médecins hommes qui s'imposent de plus en plus avec leurs nouveaux instruments.
Angelique de Coudray : Sage femme visionnaire du 18ème siècle, elle a révolutionné l’enseignement de l’obstétrique en parcourant la France avec sa “machine”, un mannequin de tissu grandeur nature, pour former des milliers de femmes et professionnaliser leur savoir face à la montée des médecins hommes
Pharmacie du 18ème siècle
L’idée de la “Nature féminine” : Au siècle des lumières (18e siècle), les philosophes discutent beaucoup de la place de la femme.
Fragilité : On commence à dire que le corps des femmes est “naturellement” plus fragile et sensible à cause de ses nerfs et de ses hormones (qu’on ne connait pas encore bien).
À la renaissance, le corps féminin devient un objet d’étude. On le dessine, on l’analyse, mais on le compare toujours à l’homme. Ce sont les hommes qui décident de ce qui est bon ou non pour la santé des femmes.
Le XIXe siècle : Le corps sous tutelle et l'éveil des pionnières
Le 19ème siècle est une période de contrastes violents : c’est à la fois le siècle d’une domination masculine institutionnalisée et celui des premières grandes révoltes féministes.
Le Code Napoleon (1804) : C’est un recul majeur pour les droits des femmes en France.
Minorité perpétuelle : La femme passe de la tutelle de son père à celle de son mari. Elle n’a aucun droit sur ses biens, ni sur son propre corps.
Le devoir conjugal : Le corps de la femme est légalement à la disposition de son époux, la notion de consentement au sein du mariage n’existe pas juridiquement.
La médicalisation radicale : C’est le siècle ou les hommes médecins prennent définitivement le contrôle total sur la santé des femmes, reléguant les sages-femmes au second plan.
L’hystérie : On invente des maladies mentales pour expliquer les émotions ou les désirs des femmes. Le corps féminin est vu comme “pathologique” par nature.
Les premières brèches : Vers la fin du siècle, le verrou commence à sauter.
Madeleine Brès : En 1875, elle devient la première femme française à obtenir son diplôme de médecin. Elle doit se battre contre tous pour prouver qu’une femme peut comprendre la science.
Hubertine Auclert et les suffragettes : Elles commencent à réclamer le droit de vote, comprenant que pour contrôler leur corps, elles doivent d’abord contrôler les lois.
Madeleine Brès
Hubertine Auclert
Les suffragettes
La colonisation : une double emprise sur le corps
Pendant que l’Europe théorise la “nature fragile” des femmes, la colonisation exporte ces modèles à travers le monde, imposant une domination à la fois systémique et de genre. Le corps des femmes colonisées devient alors un territoire de conquête et d’expérimentation.
Le choc des savoirs médicaux : Les savoirs ancestraux des guérisseuses et des sages-femmes traditionnelles (en Afrique, aux Amériques ou en Asie) sont systématiquement dénigrés. La médecine coloniale, masculine et européenne, les qualifie de “superstitions” pour imposer son propre contrôle médical.
Le corps comme sujet d’étude : Les femmes colonisées ont subi une médecine sans consentement. Des pratiques chirurgicales ou des recherches gynécologiques ont parfois été testées sur elles avant d’être “validées” pour les femmes européenne.
L’imposition du Code Napoléon : En exportant leurs lois, les puissances coloniales ont souvent brisé des structures sociales locales où les femmes avaient parfois plus d’autonomie sur leurs biens et leur santé qu’en Europe.
Hygiéniste et contrôle social : La médecine devient un outil de “civilisation”. On cherche à contrôler la natalité et l’hygiène des populations locales, non pas toujours pour le bien être des femmes, mais pour assurer la productivité des colonies.
La colonisation n'a pas seulement été une conquête de terres, ce fut aussi une tentative de domestication des corps. Pour les femmes colonisées, la lutte pour la réappropriation du corps est double : elle est un combat pour la liberté de femme, mais aussi un combat pour la dignité de leur culture et de leur identité.
Les femmes de l'Ombre : Quand la médecine s'écrivait sur les corps opprimés
Pendant que la médecine moderne se structure, elle utilise les corps des femmes esclaves comme de simple outils de recherche, sans jamais solliciter leur consentement. Ces femmes sont aujourd’hui appelées les “Mères de la gynécologie”, car c’est sur leur souffrance que reposent les techniques actuelles.
James Marion Sims et les esclaves d’Alabama (1845 - 1849) : Aux États-Unis, la chirurgie gynécologique s’est perfectionnée sur des femmes noires esclavisées.
La torture au nom du progrès : Des femmes comme Anarcha Westcott ont subi plus de 30 opérations expérimentales sans aucune anesthésie. Le chirurgien Sims prétendait faussement que les femmes noires ressentaient moins la douleur, une croyance raciste qui a servi à justifier ces actes barbares.
Le paradoxe de la validation : Une fois les techniques chirurgicales maîtrisées sur ces “corps tests”, elles ont été appliquées aux femmes blanches en Europe et en Amérique, mais avec tout le confort médical et les antidouleurs nécessaires.
Anarcha Westcott
Porto Rico : Le laboratoire de la pilule (1903) : Avant d’être proposée aux femmes américaines, la première pilule contraceptive (Enovid) a été testée sur des Porto-ricaines pauvres vivant dans des cités ouvrières.
Les doses d’hormones étaient massivement trop élevées. Les femmes qui se plaignaient d’effets secondaires graves étaient ignorées par les chercheurs qui considéraient leurs souffrances comme sans importance face aux enjeux de la recherche.
La stérilisation contrainte : Dans de nombreuses colonies, la santé a été utilisée comme une arme de contrôle démographique.
Des milliers de femmes ont subi des stérilisations définitives (ligature des trompes) sans le savoir ou sous la menace de perdre leur droit sociaux. On ne soignait pas les femmes, on cherchait à limiter la population “indésirable”.
Le corps semi-libéré : De la pilule aux bancs de la faculté
Le 20e siècle marque une rupture radicale : le corps féminin devient un espace de liberté et de choix.
La contraception : Avec l’arrivée de la pilule (suite à la loi Neuwirth en 1967), la biologie cesse d’être une fatalité. En dissociant sexualité de procréation, les femmes reprennent le pouvoir sur leur horloge biologique.
L’IVG : Le droit à l’intégrité. Le combat pour l’avortement légal (porté en France par Simone Veil en 1975) marque l’ultime de la réappropriation du corps. C’est la fin des avortements clandestins et le passage d’une souffrance subie à un droit fondamental à l’autonomie.
L’assaut des facultés : Le savoir comme arme. Les femmes investissent massivement les études de médecin et de pharmacie. Elles passent du statut de patientes observées à celui d’expertes qui soignent.
Le XXIe siècle : Sanctuariser le corps et protéger l’avenir
La fin du silence médical : Des pathologies longtemps ignorées ou minimisées, comme l’endométriose, deviennent des enjeux de santé publique majeurs grâce à la mobilisation des patientes et des professionnelles de santé.
La santé numérique et connectée : L’essor de la “FemTech” permet aux femmes de mieux comprendre leur cycle et leur fertilité grâce aux données, transformant la patiente en une véritable actrice de son propre parcours de soins.
La reconstruction des biais de genre : La recherche médicale prend enfin en compte les spécificités biologiques féminines (symptômes de l’infarctus, réactions aux médicaments), corrigeant une médecine historiquement calquée sur un modèle masculin.
Le combat pour le respect et l’éthique : Les mouvements contre les violences obstétricales et gynécologiques replacent le consentement et le respect de l’intégrité au coeur de la consultation médicale.
La constitution comme bouclier : En 2024, la France marque l’histoire en inscrivant la “liberté garantie” d’accès à l’IVG dans sa Constitution, sanctuarisant ce droit pour le protéger des futurs revirement politiques.
La contraception d’urgence pour toutes : L’accès à la contraception d’urgence devient gratuit et sans ordonnance pour toutes les femmes, brisant les barrières financières et sociales pour garantir une autonomie réelle en toute circonstance.
8 mars, journée internationale du droit des femmes
Le XIXe siècle nous rappelle cruellement que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis, ils restent un équilibre fragile qui exige un combat et une vigilance de chaque génération face aux régressions possibles.